J’ai une correspondance nourrie avec un de mes cousins. Un français. Il est au fait des dernières innovations pédagogiques. Dans sa dernière lettre, il m’a rapporté une trouvaille que je qualifie
d’extraordinaire. Je le cite « Cher Alfred, je t’envoie une photocopie d’un devoir. La correction me semble marquer le retour des conceptions proches de l’agôgè. C’est une collègue de ma
connaissance. Je t’embrasse. Ton cousin Alphonse. » J’en restais coi. Les documents prouvaient la volonté du retour de cette éducation spartiate. Peut-être les effets du film 300 tiré de l’œuvre de
Frank Miller…
Je me mis à l’étude des documents. Il y avait d’abord le contrôle d’un élève parfaitement illisible. En haut, il y avait une annotation : Beaucoup trop faible ! J’étais scié. Je trouvais courageux
de faire fi de tout les pédagogismes à la Stella Baruk, de la docimologie, des effets Pygmalion, du livre de Pennac Chagrin d’école, pour poser un jugement spartiate en lettres rouges. C’est un
acte de bravoure, voire de l’héroïsme.
Il y avait aussi un autre document. Un bilan orthophonique de l’élève qui mentionnait sa dyslexie et sa dysorthographie. Bizarre… Je ne comprenais pas pourquoi Alphonse avait joint cela. Si l’élève
éprouvait quelque gêne dans la langue de Molière, ce n’était pas une raison pour qu’il fît l’impasse dans celle de Shakespeare ! J’avais oublié de mentionner que le contrôle était en anglais. Cela
ne fit que renforcer mon admiration pour cette lointaine collègue militante de l’agôgè. Seule et déterminée, dans une lugubre école républicaine, cernée par des inspecteurs bolcheviques, elle
dispense un enseignement anglais avec toute la rigueur des homoioi. J’écrasais une larme en pensant à elle et à mon cher cousin.
Par Alfred Lancelin
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