Ecrire ce qui se passe dans le royaume-cité de Baltudie est une vaste entreprise. Il se passe tellement de choses dans notre petite cité-royaume qu’il est difficile d’en rendre compte. Cette chronique a la modeste ambition de rendre compte pour le seul quartier ouest de Baltudie de quelques péripéties qui surviennent ici et là. Pour les autres internautes qui se seraient égarés sur ce blog et en particulier les internautes français, il ne faudrait pas qu’ils se méprennent sur les lieux et les personnages. Cela n’a rien, mais rien à voir du tout avec leur contexte politique social et économique. Heureusement. Ouf. Voilà…
Bien, pour commencer, car il faut bien un commencement. Laisser moi vous raconter ma dernière réunion. Il s’agit de la réunion des maîtres d’école. En Baltudie, nous sommes fort bien considérés. Tellement bien considérés que les services du prévôt de la cité et les ministres de la cour royale nous concoctent en permanence des ajustements pour une meilleure efficacité de l’école.
Une idée du ministre qui à la charge de l’Instruction Royale consiste en un allégement des heures d’enseignement pour les élèves. Pas idiot. Les faire travailler moins les fatiguerait moins. La journée de l’élève baltudien est longue. Trop longue. Alors le faire se reposer le samedi matin, ça se défend. Une autre idée a été d’utiliser les heures du samedi pour aider les élèves en difficulté. C’est aussi autre une bonne idée. Il y a beaucoup d’élèves baltudiens en grande difficulté.
Le chef du service d’éducation royal du quartier ouest (en France cela s’appelle Inspection, mais chez nous, chef cela veut dire ce que cela veut dire), nous a ordonné d’utiliser trois heures d’un vieux férié, dont nous ne savons pas quoi faire, pour proposer notre vision du soutien aux élèves baltudiens.
L’impulsion de notre chef ne restât pas vaine. La dynamique était lancée. Pour faire bonne figure, ce n’est pas moins sept écoles maternelles qui se sont réunies un mercredi matin. Le maître baltudien sait faire les choses quand il veut…
Nous nous sommes donc réunis. La veille, une rumeur (elles sont nombreuses en Baltudie) était colportée comme quoi la décision des modalités de soutien était déjà prise pour tous les quartiers. Ce serait le mercredi matin, point.
Ce qu’il y a de bien dans notre institution ce qu’une dynamique s’accompagne toujours de réactions, contre réactions, effets secondaires, directs indirects, induits ou non. Un vrai phénomène thermodynamique ! Quand une dynamique est lancée, elle a sa vie propre. Dans le cas du soutien, le chef a préféré accélérer le processus. Il a lancé la dynamique de consultation et en même temps il l’a limitée pour que les maîtres ne s’imaginent pas qu’ils le sont vraiment.
Revenons à la réunion des maîtres. Nous étions tous assis sur des petites chaises de maternelle. La rumeur était dans toutes les têtes avec des effets cognitifs différents :
Le premier effet a été l’absence de certains. On murmure même qu’une école du quartier nord a organisé le boycott total. Tous les maîtres sont restés chez eux. J’eusse trouvé la rébellion élégante, si elle avait été revendiquée en place publique.
Au début de la réunion, deux directeurs ont demandé à aller téléphoner aux autres écoles des quartiers pour demander leur avais sur la question dus soutien. J’ai prié pour qu’ils aient du monde au bout du fil, pour ne pas être les seuls imbéciles à se réunir pour rien. Ils se sont donc levés de leurs petites chaises et sont partis téléphoner.
A leur retour, ils confirmèrent que les autres écoles existaient et qu’ils avaient une information cocasse sur la rumeur. Une collègue dont le conjoint est le palefrenier du sous-directeur de l’instruction a confirmé que le soutien était le mercredi matin. Cela a soulevé un murmure de profonde approbation et quelques acclamations à la gloire de l’intelligence de notre hiérarchie. Satisfaits, nous pouvions commencer le cœur de la réunion. C'est-à-dire le soutien aux élèves en difficulté.
Le débat fut intense. Je le résume pour ne pas lasser le lecteur.
Il y a ceux qui voulaient le soutien le matin à 8h 15, avant la classe. Cela permettrait de cueillir l’élève dans son dernier sommeil… ses neurones prêtes à recevoir l’onction instructive. Le problème c’est, qu’en général les élèves en difficulté se lèvent tard, sont en retard ou parfois absents. Il faudra doubler cette proposition avec un ramassage à domicile pour être sûr de les avoir dans la classe à cette heure là.
Il y avait ceux qui voulaient le soir, en même temps que l’étude. Bonne idée mais il n’y a pas d’étude en maternelle.
Il y avait ceux qui voulaient garder le samedi. Bonne idée cela permettra d’avoir les élèves en difficulté et les autres aussi. Cela permettra de ne pas réduire le temps de scolarité des bons élèves, qui eux, viennent le samedi matin.
Il y eut celle qui voulait le soutien pendant les vacances. Bonne idée aussi, mais ce n’était pas la question qui était posée.
Il y avait enfin ceux qui ne voulaient rien du tout. Bonne idée aussi, mais cela revient à la proposition du samedi, avec en plus les petits et les moyens qui viendraient également (eux aussi ont vu le nombre d’heures baisser).
Puis, il y eut celle qui disait que l’on pouvait mettre tout et n’importe quoi puisque notre avis ne servait à rien. (C’est peut-être les paroles les plus sensées de la réunion.)
Les réunions, dans l’ancienne Union soviétique, avaient pour objectif de définir une ligne d’action pour le parti et la nation. En ce temps là régnait une violence pragmatique. Aujourd’hui, c’est une poésie cynique, car Baltudie, les réunions servent à définir l’horizon. L’horizon par temps de brouillard. On ne le voit pas mais on se l’imagine. On te demande de croire qu’il est comme on te dit qu’il est. Si tu n’es pas content, c’est pareil. Tu es payé pour faire comme s’il était comme ça. C’est le charme de la fonction publique baltutienne.
La réunion se finit. Les maîtres baltudiens présents sont heureux d’avoir contribué à remplir les trois heures demandées et la feuille justificative de leur activité. Nos homologues français n’ont pas ce genre d’exquis plaisirs. Les pauvres !